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2010/11/29

Le cocotier Grand de Tahiti

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2010/11/28

Le cocotier Grand de Rangiroa

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2010/11/27

Les cocotiers médicinaux dits "oviri" : mythe ou réalité ?

En Polynésie, le cocotier est très employé dans la médecine traditionnelle. Ses applications sont nombreuses, soit en tant que principe actif, soit en tant qu'ingrédient. L'huile, le lait ou l'eau de coco sont alors mélangés à d'autres substances actives.
En tant que chercheur dans le domaine de la biodiversité, nous nous sommes intéressés aux variétés utilisées en médecine traditionnelle. Pour le cocotier, ces variétés sont nommées oviri (sauvage) ou ereere (noir).
Nous avons tout d'abord recherché des informations dans la littérature ancienne. La première description des variétés est sans doute celle du livre « Tahiti au temps anciens » de Teuira Henry, publié en 1848. Ce livre cite 16 types de cocotiers, dont celui nommé oviri, qui se caractérise par un pédoncule (attache du régime) et rachis (nervure principale de la feuille) de couleur vert foncé, et des noix vertes. En 1860 le pharmacien Gilbert Cuzent décrit la variété oviri comme produisant des "fruits noirâtres" mais  n'indique pas de propriétés médicinales. D'autres inventaires des variétés de cocotier ont été réalisés par C. Henry en 1920, par F. B. H Brown en 1931 (pour les Marquises seulement) par R. Millaud en 1954 et par P. Pétard en 1972. C. Henry ne parle pas du cocotier médicinal; Brown se contente de citer une cinquantaine de noms de variétés marquisiennes, sans préciser pour la plupart en quoi elles diffèrent et sans parler de cocotier médicinal. Décrivant le cocotier oviri, Millaud et Pétard parlent simplement de cocotiers à fruits verts; Millaud décrit essentiellement les cocotiers dans les plantations réalisées pour le coprah, là ou les variétés traditionnelles sont mélangées depuis bien longtemps. Paul Pétard écrit que, pour la médecine, c'est presque toujours la variété oviri ou ereere qui est choisie, mais que parfois on utilise aussi des variétés ura ou uteute.

Après avoir consulté la littérature, nous avons voulu observer ces fameux cocotiers médicinaux. Nous avons parcouru de nombreuses iles, certaines en Polynésie Française, d'autres à Tonga, Samoa et Cook. Le résultat de cette enquête a été surprenant. Des anciens et certaines femmes nous ont décrit oviri comme un cocotier produisant de petites noix  d'une couleur verte très sombre, tirant presque sur le gris. En revanche, en Polynésie Française, nous avons constaté que la plupart des gens dénomment actuellement "oviri" n'importe quel cocotier à noix vertes. Lorsque nous avons demandé à voir ces variétés, il nous a été présenté des cocotiers d'une couleur verte moyennement soutenue, et présentant des fruits très variés selon les arbres, fruits ronds, pointus ou ovales, en fait presque toutes les formes existant dans la cocoteraie.
Certains habitants du Fenua ont même affirmé que l'on peut se soigner tout aussi efficacement avec les noix de n'importe quelle variété de cocotier, à condition de descendre manuellement ces noix des arbres sans jamais les jeter à terre. Il est clair qu'en Polynésie, la façon dont on récolte les plantes revêt une grande importance. Mais cela signifie t-il pour autant que toute les variétés de cocotier sont interchangeables?


Alors, cocotiers médicinaux: mythe ou réalité ?

Cocotier médicinal observé à Tonga en 2002
Il se trouve que nous avons aussi étudié ces cocotiers à Tonga. Dans l'île de Tongatapu, nous avons eu la chance d'observer et de photographier le Niu Matakula  un cocotier médicinal très particulier dont certaines caractéristiques correspondent à celles décrites dans les anciens livres. Les photographies de ce cocotier sont reproduites ci-contre. Les noix sont petites, ovales, d'un sombre vert grisâtre très particulier; une partie de l'enveloppe de la noix (bourre) est rouge à l'intérieur. Ce cocotier se féconde parfois lui même ce qui explique qu'il puisse se maintenir en partie, sans se mélanger complètement aux autres variétés.

La tradition polynésienne mentionne un cocotier médicinal qui serait en partie à l’origine du nom de l’île de Niue. Cette île se situe à 2 400 km au nord-est de la Nouvelle-Zélande, au centre d'un triangle formé par les îles Tonga, Samoa et Cook. L’île de Niue a porté successivement plusieurs noms. La tradition mentionne que l'île a été rebaptisée après que le fils d’un chef et sa cour se soient rendus au Samoa à Manu'a, la patrie de leurs ancêtres (voir le livre Haia ! publié en 2010). Là, ils ont été accueillis comme des parents et ils se sont divertis. Lorsqu’ils ont décidé de partir pour Nukututaha, le chef de Manu'a, Moa, leur a donné deux variétés de cocotier spéciales et leur a expliqué les caractéristiques de chacune de ces variétés. À l'arrivée à Nukututaha, le fils du chef a présenté ces noix de coco spéciales et a déclaré: "Ko e Niu è!" (Voici, les noix de coco!). Les semences ont été plantées. La première variété est le pulu niu, la spécialement adaptée à la fabrication de cordes utilisées dans la construction de bâtiments traditionnels et la fabrication des bateaux. L’autre variété serait un cocotier médécinal appelé Niu Tea. L’eau de cette variété, la bourre, les feuilles sont utilisés pour divers usages médicinaux ainsi que pour la boisson et la nourriture. Selon la tradition, l’île aurait été nommée Niue pour marquer l’arrivée de ces deux variétés de cocotier et honorer le souvenir du chef de Manu’a.
Les recherches que nous avons menées au Samoa ne nous ont pas permis d’y retrouver le cocotier appelé dans l’ancien temps Niu Tea. En fait, les chercheurs Samoan pensaient que ce nom désignait un cocotier Nain Rouge importé très récemment de Malaisie ! Même au Samoa, certaines traditions se perdent...


Nous pensons donc qu'il existait dans le passé, au moins une sinon plusieurs variétés de cocotiers médicinaux.  Nous ignorons si ces variétés produisent réellement des molécules spécifiques responsables d'un effet curatif. En revanche, il existait un savoir traditionnel concernant les cocotiers médicinaux;  ce savoir traditionnel s'est progressivement dilué et a été en grande partie perdu. Quelques personnes en Polynésie Française connaissent sans doute encore de vrais cocotiers médicinaux, mais nous n'avons pas encore eu le privilège de les rencontrer.
Découpe de noix pour les photographies

Il est légitime de se demander pourquoi les polynésiens appellent « sauvages » (oviri) certains cocotiers médicinaux. Une hypothèse est que cette variété existait sur des îles, voire même sur une île précise, avant que les Polynésiens viennent s’y installer avec leurs autres variétés de cocotier. Cette hypothèse est difficile a confirmer. Des éléments de réponses sortiront peut-être de l'analyse de l’ADN des cocotiers et de l’étude des traditions orales.
Dans les plantations et les villages, les cocotiers se fécondent librement. Leur pollen voyage avec le vent et les insectes. Si un cocotier oviri est planté à proximité d'autres variétés, ces cocotiers se croisent  naturellement. Ainsi, les variétés se diluent progressivement. Certaines finissent par disparaître. En revanche, si un site isolé est planté uniquement de cocotiers oviri, ceux-ci se féconderont entre eux. Toutes les semences récoltées à cet endroit redonneront des cocotiers oviri.

Que faut-il faire pour sauvegarder les cocotiers médicinaux et les remettre à la disposition de la population du Fenua ?

Il s'agit d'un long processus. Il faudra tout d'abord enquêter auprès des anciens polynésiens, dans les îles les moins touchées par la modernité, afin de retrouver au moins une vingtaine de "vrais" cocotiers médicinaux.  De l'observation de ces cocotiers, on déduira s'il faut considérer une ou plutôt deux variétés de cocotiers médicinaux.
S'il existe une seule variété de cocotier médicinal, il faudra récolter environ deux cent semences et les planter toutes dans un même site, choisi avec soin pour son isolement. Il faut qu'il n'y ait pas d'autre cocotier dans un rayon de 500 mètres autour de ce site. Ce site peut être un petit motu, une presqu'ile, ou une parcelle d'un hectare isolée dans une forêt ou dans une plantation d'autres espèces.
Les cocotiers vont mettre 6 à 8 ans avant de commencer à produire des fruits. Lorsque tous les cocotiers seront en production, il faudra les observer et éliminer ceux qui ne ressemblent pas à des cocotiers médicinaux. Tous les fils ne ressemblent pas à leur père. Il faudra probablement couper la moitié des cocotiers plantés pour ne garder que les "vrais" cocotiers médicinaux.
A partir de ce moment, la Polynésie Française disposera d'une source certifiée de semences de cocotiers médicinaux. Cette source de semences sera utile à bien des égards.  Elle permettra aux habitants du Fenua d'avoir des cocotiers médicinaux dans leurs jardins et de se soigner avec si nécessaire. Des agriculteurs ou des industriels pourront réaliser des plantations de cocotiers médicinaux et en tirer bénéfice. Le respect des traditions peut aller de pair avec la compétitivité économique. Ainsi un Monoï confectionné avec de l'huile de cocotier médicinal, selon les anciennes traditions polynésiennes, aurait un très grand succès d'un point de vue commercial.
Avant d'en arriver à cette rentabilité économique , il faudra une dizaine d'années pour constituer la source de semences, et encore une dizaine d'années pour que les agriculteurs installent les premières plantations de cocotiers médicinaux. Or il est très difficile de trouver des financements pour des projets s'étalant sur 20 ans. La plupart des bailleurs internationaux et des ministères veulent des projets qui se terminent en 4 à 5 ans. Dans le monde actuel, la tendance est de rechercher un bénéfice immédiat et rapide. Personne, ou presque personne, ne veut agir plus pour ses enfants. Et peut-être que les ancêtres polynésiens se retournent dans leur tombes en se demandant ce que sont devenus leurs précieux cocotiers médicinaux...

Ces sujets, ainsi que de nombreuses autres histoires de cocotier, seront discutés au cours de deux conférences publiques qui se tiendront le 12 Avril 2011 à 13 h à la bibliothèque du CRIOBE de Moorea, et le 13 Avril 2011 à 16h30 à l’Amphithéatre de la Chambre de Commerce à Papeete. Ces conférences sont réalisées sous l’égide du Pôle D'innovation Tahiti Fa'ahotu et du Criobe. Pour la conférence de Tahiti, une pré-inscription est requise en téléphonant au 47.27.28 ou envoyant un message électronique à l’une des adresses suivantes : daniel.r@ccism.pf ou hgueguen@tahitifaahotu.pf

Références

2010. Haia ! An Introduction to Vagahau Niue. Teacher’s guide and support materials learning languages serie. Published for the Ministry of Education by CWA New Media, Box 19090, Wellington 6149, New Zealand. ISBN 978 0 478 34123 2. 385 p.
1931. Brown FBH. Flora of southeastern Polynesia. Bishop Museum Bull 84. Honolulu. 121-127.

Autres informations:

Paul Pétard indique que "pour les diverses fumigations destinées aux parties du corps, les anciens marquisiens choisissaient deux longues noix de la variété ehi vevetahi. Dans chacune ils enlevaient le tiers supérieur, contenant les yeux, de façon qu'en disposant les deux noix l'une sur l'autre, les orifices s'ajustassent exactement..."

Extrait trouvé sur Gallica, très ancien :


« Enfin, parmi les coccidées, l'Aspidiotus vastatrix et le  Dactylopius cocotis s'attaquent aux jeunes feuilles, qu'ils  épuisent et font tomber. Il est difficile ici de recommander  les insecticides ordinaires, jus de tabac, bouillie bordelaise,  émulsion de pétrole, etc., car il s'agit de vastes plantations  d'arbres qui ont de 15 à 20 mètres de hauteur. Le seul procédé pratique est donc, peut-être, de détruire par le feu les  arbres fortement infestés. On dit que, à Tahiti, où l'Aspidiotus vastatrix a fait, il y a quelques années, de grands  dégâts, il y a une variété de cocotier (dite oviri) qui résiste  un peu mieux que les autres. »


2010/11/26

Les cocotiers à bourre tendre et sucrée

En Polynésie Française, ces cocotiers sont connus sous les appellations : Kaipoa, Haipoa, Maaro, Tia Iri, Apuru ou Ahuahupuru. Ce sont des variétés les jeunes fruits présentent une bourre (enveloppe de la noix) tendre et parfois comestible.
Il existe plusieurs anciennes variétés de ce type : la bourre des jeunes fruits (aux stades Ouo et Nia) est plus ou moins tendre, plus ou moins sucrée ou plus ou moins juteuse. Dans certaines vieilles plantations, il est facile d’identifier ces cocotiers Kaipoa car les rats adorent leur fruits : on trouve à la base du cocotier de nombreux petits fruits mangés par les rats.
Les meilleures variétés sont celles dont la bourre est très tendre ; Plus la bourre est tendre et comestible, meilleure est la variété. Nous avons observé cinq ou six arbres de ce type, dont la bourre était plus ou moins tendre et sucrée, sans pouvoir établir une classification plus précise. Lorsque les fruits sont murs et tombés à terre, il est parfois possible d’arracher à main nue la bourre du fruit dont les fibres sont blanches.

Bourre de coco normale (à gauche) et Kaipoa (à droite)
On ignore les mécanismes génétiques, physiologiques et biochimiques responsables de la caractérique 'Kaipoa". Les fibres de la bourre sont plus blanches et plus fines, et surtout moins fortement reliées entre elles  Dans la bourre des Kaipoa s'accumulent des sortes de particules blanchâtres et floconneuses. Très probablement c'est un enzyme responsable de la biosynthèse de l'un ou plusieurs des constituants de la bourre qui est génétiquement "déficient". On ignore s'il n'y a qu'un seul enzyme qui peut être touché, ou plusieurs; dans ce dernier cas, on pourrait avoir plusieurs phénéotypes de Kaipoa provenant de mutations distinctes. L'une des premières étude à mener serait d'analyser quels sucres s'accumulent anormalement dans la bourre, et quelles voies de biosynthèse sont bloquées.
Les kaipoa sont en très forte dispariton; lorsque l'on arrive à trouver un arbre, dans la plupart des cas, il ne porte pas de fruit susceptible de servir de semences: les enfants s'approprient tous les fruits pour les manger avant qu'ils deviennent matures. D'un point de vue ethnologique, une enquète réalisée à Moorea en 2006 illustre parfaitement la situation. Entretien avec un cultivateur de Moorea: "Vous connaissez les Kaipoa ? - Oui - vous savez ou en trouver? -Non, j'en avais un dans mon champ mais je l'ai coupé- Pourquoi l'avez vous coupé ? - En dix ans de production, je n'ai pas pu récolter un fruit, les enfant des voisins venaient tout me voler." Voici comment le fait qu'une ressource génétique rare soit trop appréciée peut conduire à sa destruction.
En Polynésie Française, pour l'instant deux pistes: un motu d'Aratika sur lequel il y aurait une centaine de Kaipoa et l'ancien village de Anna, pour lequel des informateurs ont indiqué que c'est là qu'il y avait les Kaipoa les plus tendres. 
  
Autre scène, cette fois au Cook. Lors d'une mission de prospection des variétés de cocotier avec Tiara Mataora, agent de l'agriculture, nous trouvons enfin un Kaipoa vieux de plus de 100 ans, innaccessible aux enfants. Tiara est entrain de manger un fruit et me dit: "je ne veux pas que les gens me voient manger du Kaipoa, parce qu'ils vont penser que je suis un homme pauvre". Parfois les polynésiens ont du mal à concilier leur traditions et la modernité.

2010/11/25

Les cocotiers à grosses noix rondes

Ces cocotiers à gros fruits ronds sont dénommés Amu-‘iri.
Il existe plusieurs variétés de ce type, appelé "Niu Vai" au Tonga et aux Samoa. Les meilleures d’entre elles ont une bourre très fine, une amande épaisse et contiennent beaucoup d’eau.
Il n'a pas été possible d'identifier ce type de cocotier au cours de la mission.

Dans le bulletin du Pacific Tropical Botanical garden de 1978, Leslie Richard indique que en 1940, il a importé à Hawaii une variété dénommée "Moorea Copra", cadeau du défunt Garret Wilder, en provenance de la plantation  Kellum sur l'île de Moorea. Cette variété est décrite comme produisant un nombre élevé de gros fruits.


2010/11/24

Les cocotiers produisant un grand nombre de petits fruits

Dans l’ancien temps, en Mélanésie, Micronésie et Polynésie, ces cocotiers étaient utilisés lors des cérémonies et des fêtes. Lorsqu’il n’y avait pas assez de grosses noix pour tout le monde, on donnait à chacun des invités l'une de ces petites noix très sucrées pour se désaltérer. A Tuvalu par exemple, les gens nomment ces cocotiers "wedding coconut", littéralement "cocotiers de noce". 



Cocotier Makire photographié à Arue, Tahiti


Le même cocotier, Arue, Tahiti
Ces cocotiers produisent des gros régimes contenant souvent cinquante à cent tout petits fruits. Après avoir donné quatre ou cinq de ces énormes régimes, il peut arriver que ces cocotiers s’arrêtent de fructifier pendant quelques mois, ou se mettent à produire moins de fruits plus gros.
En Polynésie Française, ces cocotiers sont nommés Reita ou Riata, ou encore Makire. Teuira Henri, dans son livre "Tahiti aux temps anciens" datant de 1848, parle de la variété Riata décrite comme produisant de tout petits fruits, mais sans préciser leur nombre.
En Polynésie Française, j'ai observé seulement trois cocotiers de ce type, l'un à Arue à Tahiti, l'autre à Moorea à l'entrée de la baie de Cook, et le dernier dans le village de Rangiroa; il n'a pas été localisé de site  ou plusieurs de ces cocotiers seraient réunis.  En revanche à Fiji, sur l'île de Taveuni et autour du village de Somo Somo, j'ai observé ce type de population, dénommée Niu Drau or Bula Drau, qui a d'ailleurs été décrite par d'autres botanistes (McPaul, 1963;  Parham, 1966).


Récolte de semences à Tuvalu
Dans les années 2000, j'ai organisé la collecte d'une variété similaire sur l'atoll de Funafuti, dans l'archipel des Tuvalu (Micronésie). La photographie ci-contre illustre la récolte des semences. Pour une partie des semences, leurs embryons ont été extraits puis transférés in vitro dans la Collection Internationale de Cocotier pour la région Pacifique. Cette collection est située à Madang, en Papouasie Nouvelle Guinée.
En revanche, en Polynésie Française, aucune action n'a été entreprise afin de caractériser et de sauvegarder cette variété.  
En Polynésie Française, il semble que que la variété Makire soit en voie d'extinction: elle se  dilue progressivement et disparait parmi les cocotiers "industriels" sélectionnés pour la production de coprah au cours du vingtième siècle. Très probablement, une étude approfondie, incluant des mesures phénologiques et des test ADN, montrerait qu'il existe en Polynésie Française plusieurs types de Makire, qu'il serait important de sauvegarder. Il est aussi possible que l'on retrouve des Makire parmi les cocotiers nains.

Régime partiellement avorté, Fakahina
Tous les cocotiers produisant un grand nombre de petits fruits ne sont pas necessairement des "Makire". En effet, certains cocotiers se révèlent partiellement stériles; d'autres, pour diverses raisons, peuvent manquent de pollen pour la fécondation. Il se peut par exemple qu'il n'y ait pas de pollen disponible au moment durant lequel les fleurs femelles sont réceptives. Il semble aussi que parfois, certains insectes ou mollusques attaquent la partie fertile des fleurs femelles, les empéchant alors d'être fécondées. Dans ce cas il arrive que se développent une multitude de petites noix vides. Souvent, mais pas toujours, ces fruits avortent avant maturité.
Comme l'arbre donne finalement peu de fruits, il ne se fatigue pas et produit alors des inflorescences de plus en plus grosses et chargées de centaines de fleurs femelles. Ces fleurs avortent à leur tour, et le phénomène se reproduit. Dans ce cas là, malgré la présence d'un grand nombre de petits fruits, il ne s'agit pas d'une variété Makire ou Riata, mais juste d'un problème d'absence de fécondation des fleurs femelles.


Cocotier nain de Tonga produisant un grand nombre de fruits vides
Nous avons observé un cas extrème à Tonga: un cocotier de type Nain Niu Leka donnait des centaines de minuscules fruits, mais ces fruits étaient vides et ne contenaient que de la bourre, sans noix de coco à l'intérieur.

Grand Laccadives Micro d'Inde
En Inde une variété de cocotier très connue, dénommée le "grand Laccadives Micro", qui produit aussi une multitude de fruits minuscules. Les vocables Laccadives, Laquedives et Lakshadweep désignent le même archipel indien. Situé dans la mer d’Oman, à cent kilomètres à l’Ouest du continent, il regroupe 27 îles coralliennes dont 10 seulement sont habitées.
Dans l’archipel des Laccadives, les arbres "micro" sont peu fréquents et dispersés parmi les plantations de cocotiers ordinaires, à fruits plus gros et moins nombreux. Tous ces cocotiers, « micro » et « ordinaire » se croisent l’un avec l’autre sans contrôle. Un chercheur indien a émis l’hypothèse qu’il existerait, dans la population naturelle, tous les intermédiaires possibles entre les deux types « micro » et « ordinaire ».
Les observations réalisées en Afrique sur cette variété suggèrent une autre explication. En fait, certains arbres, précédemment normaux, se mettent à produire pendant quelques mois une multitude de fruits minuscules, puis retournent ensuite à un comportement normal. Ainsi, en Côte d’Ivoire, un cocotier de cette variété a produit selon les périodes des fruits pesant de 200 g à 1100 g Moins les fruits sont nombreux, plus ceux-ci sont gros, comme l’illustre la photographie de régimes ci-contre. Le même cocotier pourrait donc être successivement de type « micro » et « ordinaire ». Ceci dit, tous les cocotiers des îles Laccadives ne se comportent pas de façon aussi étrange, et seuls certains d'entre eux semblent capables d'extérioriser le phénotype "micro".
En Inde, les petits fruits de cette variété sont traditionnellement utilisés pour la fabrication d'une friandise dénommée "Ball copra". Après élimination de la bourre, les noix sont mises à sécher, en général juste sous le toit des maisons, dans un endroit venté. L'amande sèche alors sans pourrir. D’aspect légèrement translucide, la chair blanche devient caoutchouteuse, sucrée et parfumée. Se détachant de la coque, l’amande est extraite d'une seule pièce et vendue comme friandise. Les variétés Makire pourraient être utilisée en paysagisme. Leur esthétique évoque l'abondance et la profusion. Les fruits légers sont peu dangereux pour l'homme lorsqu'ils tombent. Enfin, certains tout petits fruits peuvent servir à confectionner des objects artisanaux particulers, comme par exemple... des coquetiers en cocotier.

Pour sauvegarder cette variété, le travail suivant devra être entrepris:

1)Prospecter en Polynésie Française afin de retrouver au moins une population comprenant une vingtaine de cocotiers Makire groupés sur un même site; ou identification et caractérisation d'une trentaine de cocotiers Makire dispersés sur divers sites en Polynésie Française.
2) En fonction de l'observation des caractéristiques des cocotiers et de test ADN, il devra être décidé de constituer une ou plusieurs populations de Makire. Par exemple, s'il s'avère que certains Makire produisent des fruits pointus  alors que d'autres produisent des fruits nettement plus ronds, on pourra être amené à constituer deux populations distintes de Makire. Les analyses moléculaires contribueront à décider s'il faut créer une ou plusieurs populations de Makire.
3) Lorsque 20 à 30 arbres Makire seront identifiés, il faudra prélever une dizaine de fruits par cocotier et les mettre en pépinière pour germination.
 4) Au bout d'un an de pépinière, il faudra planter 100 à 200 cocotiers Makire, groupés dans une zone en isolement géographique. Il s'agit de lieux autour desquel il n'y a pas d'autres cocotiers planté dans un rayon de cinq cent mètres. Ces lieux peuvent par exemples être des petits motu ou de petites îles volcaniques, des fonds de vallées, ou encore des plantations d'autres espèces arboricoles. Si plusieurs sortes de cocotier Makire ont été identifiées, il faudra réaliser cette isolation pour chacune d'entre elles.
5) Au bout de cinq à sept ans, ces cocotiers commenceront à fructifier. Cependant, comme ces cocotiers ne proviennent pas d'une variété certifiée mais d'un mélange variétal, tous ne présenteront pas les caractéristiques Makire. Il faudra donc observer ces cocotiers et, dans un délai de deux à trois ans, éliminer entre la moitié et les deux tiers des cocotiers plantés afin de ne garder que ceux qui présentent vraiement les caractéristiques Makire.
6) Ainsi, après un processus s'étalant sur une dizaine d'années, la ou les variétés Makire seront sauvegardées, et la Polynésie Française sera enfin dotée d'une source de semences certifiées pour cette variété.

Nous recherchons toute personne, association ou institution intéressée par s'associer à ce projet de sauvegarde du patrimoine variétal polynésien. D'autre part, si vous connaissez d'autres cocotiers de type Makire en Polynésie Française, cette information nous sera précieuse.

Références bibliographiques
Henry, T. 1928. Ancient Tahiti. Bernice P. Bishop Bulletin 48. Honolulu: Bishop Museum Press.

Les cocotiers utilisés pour les fibres de la bourre

En fait, la plupart des variétés de cocotier peuvent être utilisés pour les fibres de la bourre, qui ont un très grand nombre d'utilisation: fabrication de cordes, des geo-textiles, de récipients écologiques bio-dégradables pour l'horticulture... La Chine utilise la bourre de Coco pour la confection de matelas:  l'Inde et le Sri Lanka, les plus gros producteurs mondiaux de fibre de coco, n'arrivent pas à honorer les commandes considérables de fibres realisées par la Chine.

Les Polynésiens ont développé des variétés spécialement conçues pour l'utilisation des fibres de la bourre. Les "champions" dans ce domaine sont les Samoan, avec leur célèbre variété Niu afa.

Ces cocotiers, connus en Polynésie Française sous les appelations Nape, Puru, ou Rau-‘aha regroupent  plusieurs variétés polynésiennes spécialement sélectionnées pour faire des cordes avec les fibres de la bourre (enveloppe du fruit). Certaines de ces variétés présentent les plus grands fruits. De forme allongée, ils peuvent atteindre 45 centimètres de long. La bourre contient des fibres longues et résistantes.
Quelques cocotiers de ce type ont été retrouvés sur l'atoll de Tetiaroa mais leur fruits présentaient une couleur brune alors que tous les Niu Afa des Samoa sont verts. Tout ce que nous avons observé pour l'instant en Polynésie Française résulte d'un mélange variétal et d'une décomposition liée à la phase d'industrialisation de la culture du cocotier pour la production de coprah.
A Moorea, Mme Hinano Murphy nous a parlé d'un artisan créateur de bijoux mêlant fibre de coco et perles noires, qui dit reconnaître des qualités différentes de fibres selon les cocotiers : la plupart des fibres présentent des barbes qui les rendent irrégulières, quelques rares cocotiers ont des fibres parfaitement lisses et de meilleure qualité.
Il semble donc qu'il existe des différences non seulement pour la longueur des fibres mais aussi pour leur qualité. Il serait intéressant de caractériser ces différences de fibres d’un point de vue variétal, technologique et scientifique; et bien sur reproduire et sauvegarder ces cocotiers à fibre lisse.

2010/11/10

Recherche dans les archives

NOËL (îles de), groupe isolé de la Polynésie ou Océanie orientale, sous 1° 58' lat.  N. et 16UO 3' long. occ. Balbi le comprend dans ses Sporades boréales. Il fut découvert par Cook en 1778. Ce groupe, qui paraît s'être formé sur un banc de corail, n'avait alors qu'une faible végétation. Le navigateur anglais n'y trouva point d'autres quadrupèdes que le rat; mais une grande quantité
d'oiseaux aquatiques, une espèce de moineaux, de petits lézards et beaucoup de tor-
tues. Cook y fit semer des graines de cocotier, d'igname et de melon.

La toponymie de l'île est due pour l'essentiel au père Emmanuel Rougier, qui a loué l'atoll au Royaume-Uni entre les deux guerres et y a planté près de 800 000 cocotiers avant de mourir à Tahiti.


Titre : L'Humanité : journal socialiste quotidien
Auteur : Parti communiste français
Éditeur : L'Humanité (Paris)
Éditeur : L'Humanité (Saint-Denis)
Date d'édition : 1936-06-19

Le procès du drame de l'ile Christmas serait enfin jugé au mois de juillet. On sait que le richissime propriétare de l'ilé Christmas, Emmanuel Rougier, est incarcéré depuis le 21 janvier, et inculpé `' d'avoir tué les trois ouvriers tahitiens disparus de sa propriété en 1929. Un correspondant de Papeete nous décrit la triste personnalité de Rougier, dirigeant d'Action française, se qualifiant lui-même de fasciste, et exploiteur impitoyable' de la main-d"ouvre tahitienne et conclut « Nous ne cesserons de .réclamer toute la vérité sur l'assassinat de Tefane à Tiho, Nicolas et Meketa à Pautu, ceux qui ne reviendront jamais. Justice doit être faite. »

Wikipedia:

L'abbé Emmanuel Rougier, né en 1864 à La Chomette et mort le 16 décembre 1932 à Tahiti. Ordonné prêtre en 1888, il part la même année, accompagné de Mgr Vidal, pour les îles Fidji où il devient un missionnaire très actif mais aussi très indépendant de sa hiérarchie avec laquelle il entre souvent en conflit. Il hérite d'un bagnard néo-calédonien une fortune colossale qu'il conserve à son seul bénéfice. Il achètera notamment les îles Fanning et Washington qu'il revendra pour acquérir, en 1907, l'île Christmas où il fonde une cocoteraie employant de nombreux Tahitiens. Exclu de la société de Marie (Frères maristes) en 1909, il assume son destin d'homme d'affaires (allant jusqu'à faire du trafic d'alcool pendant la prohibition américaine) et s'installe à Tahiti d'où il gère ses affaires et devient un acteur important de la vie politique et économique de la colonie. Colon fortuné, il vit dans sa très belle propriété de Taaone à Pirae. Il s'intéresse à l'ethnographie et fut un des premiers présidents de la Société des études océaniennes.

Paul Boulagnon, Emmanuel Rougier - Des Isles d'Auvergne à l'Océanie, Éditions du Roure, 2002 (ISBN 2-906278-39-4) (voir ici)

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Paris soir, 1935

Cherchez sur la carte l'île de Christmas et vous ne trouverez qu'un point noir à peine visible, au beau milieu du Pacifique, exactement sur la ligne de l'Equateur. Eh bien ! l'île de Christmas, qui fait partie d'un archipel anglais, appartient tout entière à un Français tellement Français qu'il est Auvergnat par surcroît.

Christmas est un atoll, c'est-à-dire que les parties les plus hautes ne sont pas à deux mètres au-dessus du niveau de l'océan. Mais Christmas est vaste, trois fois plus vaste que Tahiti, par exemple. Le plus difficile, c'est d'y aller, car il vous faut louer une goélette et naviguer pendant une dizaine de jours.

Quelle surprise alors de trouver au fond du lagon, parmi les cocotiers, une maison coquette et confortable, d'entendre le ronron du moteur qui produit l'électricité et pompe l'eau pour les salles de bain ! Pour planter quelque cinq cent mille cocotiers, Rougier n'a amené avec lui qu'une trentaine d'indigènes de nos archipels. Mais il a amené autre chose de plus précieux : sa femme, qui est Française.

Or, les Rougier sont seuls des mois, parfois des années durant, ce qui ne les empêche pas d'être vêtus aussi correctement que dans une grande ville coloniale. Leur maison est pleine de fleurs. A chaque repas, la table est coquettement garnie, comme pour une réception. Ils ont tracé des routes, créé une pêcherie de nacres perlières. Leur cocoteraie est considérée comme la plus importante du monde et une jolie goélette se balance dans le lagon à coté d'un canot automobile. Rougier n'a que trente-deux ans.

? Vous ne vous ennuyez jamais ?

Si ! Il s'ennuie quand les affaires l'obligent à vivre plusieurs mois dans sa résidence de Tahiti.

? Et vous, madame ?

Elle montre ses deux gosses, un qui est encore bébé et l'autre qui a quatre ans.

? Ils sont nés à Christmas, annonce t-elle.

? Mais il n'y a pas de médecin.

Le couple sourit.

J'ai été obligé d'apprendre le métier de sage-femme, avoue Rougier. J'ai appris aussi le métier de chirurgien, car quand il arrive un accident à un de mes hommes. Tenez ! L'un deux a eu la jambe happée par un requin, le pied sectionné, les os mis à nu jusqu'à la cuisse. Il faut le voir, blond et souriant, terriblement timide.

? Vous n'allez jamais en France ?

? De temps en temps, pour mes affaires.

? Et vous comptez y retourner définitivement ?

? Pourquoi ?

C'est l'exception dont je vous parlais, le Français qui ne considère pas les tropiques comme un enfer où il faut gagner le maximum d'argent dans le minimum de temps. Un matin, Rougier était dans son bureau, car il a un bureau et des livres aussi bien tenus que dans une maison de commerce de province. Il travaillait, la pipe à la bouche, les manches troussées.

Dans la salle de bain, sa femme lavait les deux enfants qui criaillaient, nus et roses, tandis qu'une indigène préparait le déjeuner parmi des casseroles astiquées. Soudain, un Canaque frappe à la porte, montre un visage excité et explique qu'on aperçoit une barque en dérive.

Cinq minutes plus tard, Rougier a mis en route le moteur de son canot et celuici traverse le lagon, franchit la passe, piquant droit vers un petit bateau de six mètres dont la voile bat au loin dans l'air calme.

Un singulier voyageur Avec un bourdonnement de grosse mouche, le canot ne tarde pas à tracer des cercles autour de l'embarcation tandis que Rougier braque ses jumelles, s'étonne de voir un homme, un seul, immobile et placide près de la barre. Est-ce que l'homme l'a seulement aperçu ? Il ne bouge pas. Il n'esquisse aucune man?uvre et le canot se rapproche encore jusqu'à être à portée de voix.

? Attrapez mon amarre !. hurle Rougier.

L'amarre frappe, en effet, l'avant du voilier, mais l'inconnu ne bouge toujours pas. Alors on s'y prend autrement. Le canot automobile ralentit son allure. Au moment de frôler l'esquif, un indigène bondit sur celui-ci et cale le filin. J'ai rarement été aussi ahuri de ma vie, m'a raconté Rougier. Je regagnais l'île au plus vite et je voyais mon bonhomme dodeliner de la tête dans sa barque, tandis que mon Canaque ne savait quelle contenance prendre. Ce n'est qu'à Christmas que j'ai compris.

Il a compris, en effet, quand l'autre a ouvert la bouche et bégayé quelques mots en une langue inconnue, d'une voix pâteuse d'ivrogne. C'était un homme de soixante ans. Ses cheveux blancs étaient longs, sa barbe en broussaille, ses yeux vagues et glauques. La barque n'était même pas pontée et on n'y apercevait, en fait de provisions, qu'un peu de riz et un oignon !

- Va dire à madame d'apporter de la nourriture et de l'alcool.

Le navigateur n'était même plus capable de remuer. Il restait là, tassé à l'arrière de son bateau, stupide et indifférent. Une demi-heure durant, les Rougier travaillèrent à le ranimer, puis le transportèrent dans la maison. Alors, seulement, l'homme se mit à parler, tantôt en anglais, tantôt en allemand, tantôt en russe et, enfin, quanl il comprit qu'il était chez des Français, il employa notre langue correctement.

Des langues, il en parlait sept !

- D'où venez-vous ?

? D'Australie. Je vais à San Francisco.

Une traversée que les vapeurs les plus rapides effectuent en un mois ! Il ajouta qu'il était né à Kovno, en Lithuanie, mais c'est tout ce qu'on put apprendre de son passé. Qu'avait-il fait pendant soixante ans ? Que faisait-il en Australie ? Mystère ! Il n'avait pas de passeport, aucun papier. Il venait de manger, mais quand il vit qu'on dressait la table, ses yeux brillèrent et, en moins d'un quart d'heure, il dévora cinq canards sauvages.

Repas de naufragé

Les Rougier n'en sont pas encore revenus. Il mangeait sans mot dire, 'le regard fixe. Pendant la première journée, il mangea quatre fois, chaque fois aussi abondamment et le soir on le vit s'éloigner dans la direction de son bateau comme s'il voulait y prendre quelque chose.

L- Il est inquiétant, dit Mme Rougier.

Tu ferais peut-être bien de le suivre. Car la nuit était tombée et l'homme ne connaissait pas le lagon. Les Rougier le suivirent tous deux, sans bruit. Ils virent le Letton monter à son bord et allumer un réchaud à alcool. On achevait à peine un dîner plantureux, un vrai dîner pour naufragé.

Or, que faisait le navigateur solitaire ?

Il mettait dans la casserole le riz et l'oignon qui lui restaient ; il cuisait le tout et il le dévorait, là, à l'arrière de sa barque, avec des regards furtifs vers la maison. II est resté trois jours à Christmas, sans faire la moindre confidence. On lui demanda s'il avait de l'argent et il montra une dizaine de shillings australiens. On lui demanda s'il possédait des instruments de bord et il brandit fièrement un sextant qu'il avait construit lui-même, tout en bois, et qui lui avait pourtant suffi pour traverser la moitié du Pacifique.

? J'ai une goélette qui part dans vingt jours, lui annonça Rougier. Je puis vow

faire déposer à Tahiti, d'où il est facile de gagner l'Amérique.

Mais le Letton hochait la tête et s'obstinait à remettre son bateau de six mètres en état. Si je n'avais pas eu une tempête, il y a longtemps que je serais à San Francisco !

Il mangeait toujours autant. C'était effrayant de le voir à table, et il parvenait encore à chiper des vivres à la cuisine. Force fut de s'incliner devant sa volonté. On chargea son embarcation d'autant de provisions que possible. On lui fit cadeau d'une voile neuve.

L'approche du départ ne le rendait pas plus bavard. Il ne caressait pas les enfants, ne s'intéressait pas à la plantation, n'avait pas un regard pour les indigènes. Un matin, il partit en promettant d'écrire dès son arrivée pour donner de ses nouvelles et il n'agita même pas son mouchoir.

Il lui restait la moitié du Pacifique à franchir.

Les lauriers d'Alain Gerbault

Trois mois plus tard, par le courrier, les Rougier recevaient une lettre écrite au crayon sur du mauvais papier rayé.

Monsieur, le suis arrivé à San Francisco en dix-sept jours comme je vous l'avais annoncé. le vous remercie pour les vivres et pour l'accueil et je remercie aussi madame. Les Américains ont saisi mon bateau, parce que j'avais pas de papiers et ils m'ont mis en prison d'où je vous écris cette lettre. J'ai averti mon consul qui m'a envoyé un employé. Il paraît qu'on va écrire en Lithuanie et que si les renseignements sont favorables on me rapatriera. C'est surtout dommage pour mon pauvre bateau, mais c'est la vie. Votre dévoué et reconnaissant

(Signature illisible.)

Nous en avons parlé souvent avec Rougier en arpentant la plage ombragée de cocotiers, le long du lagon. Rougier portait son complet de toile empesée, une cravate noire, un chapeau de paille. De la fumée montait de la maison et les gosses jouaient autour d'une escarpolette.

Etions-nous vraiment dans une île déserte, où seule la volonté d'un homme avait amené une trentaine de Canaques ?

Nous avions l'air, tous les deux, de deux bons bourgeois errant sur les bords de la Marne et l'illusion fut parfaite quand Mme Rougier se montra sur le perron, vive et rieuse :

? Le punch est servi.

Des fauteuils d'osier, à l'ombre. Des fleurs dans un vase. Des verres en cristal taillé.

? Je me suis toujours demandé ce qu'il espérait. murmura Rougiér.

Les lauriers d'Alain Gerbault ne lui avaient-ils pas tourné la tête ?

Or, Gerbault, en ce moment, était dans l'île la plus proche de la nôtre, avec son bateau, et sa présence provoquait une multitude de rapports administratifs. Car, que croyez-vous qu'il faisait ? Il réunissait des jeunes Canaques, leur donnait l'ordre d'abattre une centaine de cocotiers et leur montrait comment aménager des terrains de football et des courts de tennis. Après quoi, il fondait des sociétés sportives pour Maoris.

Cela paraît tout simple et ce le serait si les cocotiers ne constituaient toute la fortune des îles. Réclamations. Enquêtes.

? On a dû le rapatrier en quatrième classe. soupirait Rougier.

Pas Gerbault, bien entendu, mais notre Letton. Et là-bas, dans sa froide patrie, qu'est-il devenu ? Mme Rougier nous a quittés pour mettre les gosses au lit et la nuit est tombée, doucement, d'une sérénité si profonde qu'elle paraissait éternelle.

(Copyright by Georges Simenon and Paris-soir 1935.)